13.2.08

Une affaire personnelle


C'est le début de mon prochain livre (sortie le 4 avril chez Flammarion)
1.
C’est une affaire personnelle difficilement racontable tant elle fait intervenir de personnes, de souvenirs, de manipulations, de trahisons, de ramifications, d’époques. Je perçois les écueils de l’exercice. Je n’ai pas envie de donner le sentiment que je m’accroche. J’avance sur un fil si ténu. Le flash est venu dans la cave de Chez Vins, bières et associées, zone industrielle du Linkling à Thionville (Moselle). La fleur fanée en tablier orange qui s’occupait des bouteilles et des retours de location à l’entrée me criait dessus parce que j’avais laisser échapper du diable une bonbonne de Pelforth brune.
- Si elle est cabossée, je ne vous la rembourse pas, hurlait la vioque.
J’ai consulté ma montre. Il était 17h52. C’était un lundi de novembre froid et venteux. La nuit était tombée comme une crêpe huileuse sur la ville et ses fantômes de hauts fourneaux. J’avais promis à ma voisine que je récupèrerais sans faute mon fils à 18 heures. Il me restait un chèque à régler et cinquante bornes à faire en sens inverse sous la pluie. La mère Thénardier avait prononcé la phrase de trop. Dans mes yeux, elle a vu que cette ultime coulée de bave pouvait déclencher une réaction disons inopinée. Aurais-je pu balancer la bobonne dans sa direction histoire de la cabosser vraiment ? Peut-être. Je suis d’un naturel calme mais la journée avait été mauvaise et j’étais contrarié. Elle a prudemment appelé son patron de mari à la rescousse :
- Roger, Roger, viens voir…
Le gars s’est pointé en salopette bleue, traînant du brodequin, l’air méchant comme un poignard mou :
- Qu’est-ce quiss’ passe ? a marmonné le propriétaire des lieux.
- Il a fait tomber le cubi de Pelforth, a montré la dame.
La montagne de saindoux s’est penchée vers la bonbonne, a collé son oreille au bouchon :
- Faudrait pas que ça mousse trop et que le gaz s’échappe, sinon c’est foutu.
Il a ensuite mis son doigt dans la bosse, m’a ausculté d’un œil pâteux, a soupesé la quantité d’emmerdements qu’allait lui procurer un supplément bosse pour la facture de sa bonbonne de Pelforth :
- C’est bon, rembourse-le Jeannine, on se débrouillera.
Dans ma tête, deux questions résonnaient depuis que j’avais ouvert leur porte. La première concernait l’enseigne aux lettres défraîchies de leur boutique. Vins, Bières, je comprenais. Mais pourquoi ces boursouflures et ces points de suspension entre bières et et associées ? Roger ne s’appelait pas Vins, ni Jeannine Bières. J’avais beau chercher, je ne voyais aucune colonie d’associées cachée entre les tonneaux. En examinant l’enseigne mal repeinte au dessus de la caisse, j’ai compris qu’avant d’être rachetée par le couple, la cave avait pour patronyme Vins, bières et liqueurs associées. Au fil des ans, les liqueurs se sont moins vendues, mais Roger était sans doute trop fainéant pour remettre une couche de laque ou inventer un nouveau logo. En une fraction de seconde sur un détail comme celui-là, je savais à qui j’avais à faire. Deux êtres obsédés par leurs petites affaires, sans imagination et âpres au gain.
La seconde question était plus personnelle et d’une redoutable complexité. Elle me nouait l’estomac et demandait une introspection douloureuse et approfondie.
- Putain qu’est-ce que je fais là ?
Elle en amenait aussitôt une autre : comment expliquer à ces deux personnes que leur indifférence au monde, leur étroitesse d’esprit et leur pingrerie étaient aussi la cause de mes ennuis ?
Il y avait eu la soirée de samedi à La Passerelle de Florange. Yan, Lefred et Kleude tenaient le bar. On avait vu trop large au niveau des boissons. La Passerelle est une salle de spectacle au cœur de la vallée de la Fensch, à un jet de pierre du Luxembourg, à un autre jet de pierre de Fameck, la ville où je suis allé à l’école primaire puis au lycée et où mes parents et mon frère vivent toujours. La Fensch est une rivière qui traverse Knutange, Hayange, Nilvange, Serémange-Erzange et se jette dans la Moselle un peu avant Metz. La vallée de la Fensch est un ancien paradis sidérurgique, où la plupart des noms de villes se terminent par ange. Sauf Fameck et quelques autres. La soirée de samedi était une soirée de soutien à Denis Robert. Ce genre de moment est difficile à vivre. J’ai parfois l’impression que Denis Robert est un type que je connais de loin et qui a pas mal d’emmerdements avec les banques, les huissiers, les journalistes installés et la droite au pouvoir. Quand je pense à lui, je me dis que sa vie doit être vachement compliquée. Je n’aimerais pas être à sa place. Le seul problème, et il est de taille, c’est que Denis Robert c’est moi.

6 Comments:

Anonymous Anonyme said...

Entendu sur France 5, Documentaire sur le parc naturel de Yellow Stone.

"le coyote est un chasseur hors du commun. Lorsqu'il repère un blaireau, il se met à le poursuivre. Mais le blaireau en a vite assez et envoie pêtre le coyote."

:)

Yves

17:24  
Anonymous Anonyme said...

Denis Robert, oui, c'est toi et tu es Merveilleux. Ces deux personnes étaient là pour te le montrer. Tu suis ta flamme intérieure contrairement à la majorité des autres... La mienne me dit de te lire, de comprendre le monde dans lequel on vit et d'accéder à cet ultime Libération dont parle si bien Krishnamurti. Le monde est en nous et nous sommes le monde. L'Amour est la seule réponse pour changer ce monde. L'Amour de soi, de qui nous sommes intérieurement réellement. Nous ne sommes pas ce que l'Autre dit de nous en parlant en fait de lui-même. Nous avons à l'intérieur de nous-mêmes toutes les capacités pour nous éveiller à notre rapport à nous-mêmes et au monde. Je te remercie d'avoir pris forme Denis Robert.

11:55  
Blogger serge d said...

Vivement la suite ! Encore !!

21:54  
Anonymous Anonyme said...

Je ne sais pas ce qui me touche le plus chez cet homme là... sa plume ou son coté "don quichotte, Robin des bois, David contre Goliath..."?
Ce qui est sur, c'est que qand

Quand Denis Robert enquête et écrit sur des "affaires", iltouche à l'universalité de la corruption.... Et les citoyens que nous sommes devraient lui dire merci.
Mais quand il ecrit sur ses "affaires personnelles" , qu'il rentre en introspection, il touche alors à l'universalité de l'humain. Et c'est juste magnifique !
En fait Denis Robert est un grand écrivain... Et sur ca, aucun tribunal ne pourra le juger !

08:38  
Blogger c'est mon histoire par Antoine Silber said...

on va lire!
Bises!

14:34  
Anonymous clopine trouillefou said...

Je ne sais pas qui vous êtes, (et veux-je vraiment le savoir ?) mais vous lire... là.... je veux bien, et comment !

Clopine Trouillefou

15:58  

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