7.3.07

La censure

Jamais je n’aurais imaginé en arriver là. Dans ce pays. A devoir me défendre comme je le fais. Mon métier, c’est d’écrire. J’en arrive parfois à être dégoûté de l’exercer. Ce n’est pas une lubie passagère, ni une panne d’inspiration, ni un sentiment irrémédiable. Je déborde de projets. Mais en descendant à mon bureau, un appel de mon avocat Michel Zaoui m’a tout à coup arrêté.

Il m’apprend que Clearstream envoie les huissiers pour une saisie sur mes comptes personnels. Environ huit mille euros me sont réclamés. C’est la première fois. C’est à la suite d’une plainte contre une interview tronquée publiée par VSD. Je l’ai déjà écrit sur ce blog. De toutes les galères que je vis depuis que je me suis intéressé au fonctionnement trouble de
Clearstream, cette condamnation est ce que j’ai le plus de mal à accepter. Tant elle est imméritée. Je suis condamné en première instance et pour diffamation alors que je ne me suis pas défendu sur le fond. Cette décision est de plus exécutoire. Ce qui est exceptionnel en matière de diffamation. Même si je fais appel et j’ai fait appel, je dois payer. Il y a généralement même entre des parties violemment opposées une sorte de gentlemen agreement pour attendre le jugement en appel avant d’exécuter un jugement.. Là, l’huissier de Clearstream vient de recevoir l’ordre impératif de me faire payer. N’oublions pas que le chiffre d’affaires de la multinationale s’est élevée à près de vingt milliards d’euros l’an passé…

Cette somme de 8000 euros n’est pas anodine. Les fonds récoltés jusqu’à présent par le comité de soutien (un peu plus de 20 000 euros) ne suffisent pas à régler entièrement les factures qui s’amoncellent en ce moment. Mais cette histoire est d’abord une question de principe et une manière d’expliquer comment s’exerce aujourd’hui la censure.

J’avais interprété le message du tribunal de Paris comme une semonce. Fermez là ou il vous en coûtera… Clearstream et son avocat ont su habilement faire un amalgame entre l’affaire du corbeau qui amuse les journaux français depuis un an et l’affaire Clearstream qui les fatigue par sa complexité supposée. Ma mise en examen récente n’a rien arrangé. Le service juridique de la firme et surtout son service de communication vont pouvoir faire publier (en partie à mes frais) dans des journaux français et étrangers le fait que j’ai été condamné pour avoir dit (à VSD) qu’ils étaient « un poumon
de la finance parallèle ». C’est le but de l’exécution de ce matin. Ils ont intérêt à agir vite. D’où les huissiers et la menace de saisie. Tout cela participe d’une stratégie de communication.

Il suffit de jeter un œil aux annexes de mes livres ou aux listings authentifiés par la firme et publiés dans la presse, de comptabiliser les comptes ouverts dans les 40 paradis fiscaux alimentés par des milliers de clients de Clearstream pour ne pas douter du rôle fondamental joué par ce poumon financier dans ce qu’on peut appeler l’économie grise. Doux
euphémisme. J’évoque ici la seule période sur laquelle j’ai enquêtée, à savoir les années 1990 jusqu’à la fin 2001. Ensuite, je passe la main… Si ces mêmes clients peuvent ouvrir au sein de Clearstream ces comptes (entre 6000 et 7000 selon mes calculs et les listes de 2001) dans ces lieux protégés des regards importuns et faciliter ainsi les transferts de
milliards d’euros en les rendant inaccessibles à tout contrôle, ce n’est pas alimenter une finance parallèle, qu’est ce que c’est ?

Je pose la question. Je ne devrais pas. Là, intervient la censure. Aujourd’hui, le fait de poser cette interrogation légitime et de bon sens fait prendre un risque judiciaire et financier. Ce n’est pas une mais dix plaintes en diffamation de cette nature qui courent en ce moment contre moi, mon éditeur ou la chaîne qui a eu le malheur (ou le courage, c’est selon) de
diffuser mes films... J’ai tout gagné jusqu’à présent sauf ce foutu procès VSD et les deux procès contre mon premier livre et mon premier film où j’ai été condamné deux fois à un euro. Cette situation est un non sens démocratique. C’est une régression. C’est une atteinte intolérable à la liberté d’informer et d’écrire.

Je reçois ces derniers jours, suite aux remous récents suscités par l’affaire du corbeau, des appels de journalistes. Tous me racontent le baratin du chargé de communication de Clearstream qui fait la tournée des rédactions et met en avant cette condamnation. Il prévient que je ne suis « pas fiable », que je suis « seul et de plus en plus isolé », que j’ai «perdu tous mes procès », que je suis « quémandeur d’un accord »… Il envoie complaisamment par fax les pages du dernier jugement… Tous rendent compte qu’un « cordon sanitaire » serait tendu autour de moi. Je sens le souffre. Denis Robert est excessif. C’est un poète. Un Jules Verne de la finance. Je les ennuie, je le comprends. Il préfèreraient que je n’existe pas...

Je sais ce que j’ai vu. Je sais ce que j’ai écrit.

Venons-en à la raison de cette précipitation de la part de Clearstream. Je viens de lire le livre de Jean Louis Gergorin «Rapacités ». La sortie de cet ouvrage n’est pas étrangère, j’en suis persuadé, à la soudaine rapacité
de Clearstream à mon égard.

Ce bouquin, malgré quelques prudences lexicales, est une bénédiction !

L’ex numéro deux d’EADS, ne cherche pas seulement à expliquer son rôle dans la manipulation des listings. Il renvoie la responsabilité du trafic sur son informateur dont on comprend vite qu’il s’agit d’Imad Lahoud. Il développe dans une longue partie édifiante les us et coutumes du milieu –nous sommes dans l’hyperfinance- qui vise à fabriquer des montagnes d’argent noir sur le point de détruire notre tissu économique. Les exemples ne manquent pas et cette lecture est roborative.

Les passages les plus novateurs sont ceux qui concernent Clearstream. Les chapitres 4 à 7. Gergorin raconte qu’il découvre « un instrument extraordinaire de la finance internationale aux capacités pour le moins inquiétantes ». Il cite un ancien directeur du Trésor qui explique "Clearstream facilite la réintégration dans le système financier de fonds
dont il vaut mieux ne pas connaître l'origine".

Il développe, avec précision, les moyens utilisés par la multinationale pour fabriquer cette opacité et la vendre à ses clients. Par exemple, la technique du « nantissement » de comptes qui permet, en toute légalité, de sauter les frontières et d’échapper aux curieux. Dans mes livres (en particulier la boîte noire), j’évoquais les comptes publiés et non publiés,
ou, dans le dernier (Clearstream, l’enquête), les comptes fermés et loués à des tiers. Lui utilise une éclairante métaphore automobile. Devenu par sa fonction de responsable de la stratégie d’Eads un fidèle abonné aux services Internet et Intranet de Clearstream, il peut montrer comment ouvrir des comptes dit « additionnels » qui servent de « véhicules financiers » aux transactions…

"Aux véhicules financiers immatriculés -les comptes principaux- peuvent se voir attelées, en quelques sorte, des remorques sans plaque d’identification visible, puisque les comptes additionnels ne sont pas forcément publiés » écrit-il page 81. Il ajoute que les ayant droit économiques de ces comptes ne sont pas forcément connus de Clearstream, que ces derniers peuvent être «des particuliers ». Et transférer à leur guise des liquidités. Ce qu’a toujours et d’une manière forcenée nié Clearstream.

Toute son explication repose sur des textes récupérés de l’intérieur de la firme. Ses annexes affinent tout ce que nous disons et écrivons depuis plusieurs années.

Gergorin décrit pourquoi ces transactions parallèles ne laissent pas de traces dans la comptabilité de la firme. Il dénombre 11296 comptes additionnels (non publiés) : "Ce n'est pas une mince affaire" poursuit-il avant d’analyser plus précisément un système de comptes qui continuent « à servir des clients avides de discrétion » : « Après 5 mois d'analyse, j'ai acquis la conviction qu'il existe chez Clearstream jusqu'en 2001 et probablement jusqu'en 2004, une catégorie extraordinaire de comptes qu'on pourrait appeler les comptes morts-vivants" assène-t-il ajoutant une couche
supplémentaire dans l'explication que nous donnions de cette invisibilité organisée de la finance internationale.

Au passage, il insiste sur le fait que si Andrew Wang, le fameux intermédiaire de l’affaire des frégates de Taiwan, a fermé ses comptes à l’Union des Banques Suisses pour transférer ailleurs le montant des commissions, et ainsi se faire remarquer, c’est en raison des accusations portées dans noter livre Révélation$. Ces comptes bancaires étaient en effet
tous ouverts à Clearstream.

Je ne peux qu’inviter à lire ce livre, même si Gergorin, et c’est de bonne guerre, est un peu caricatural à mon égard. Mais je m’en moque. C’est la première fois depuis six années que l’affaire est sortie qu’un travail de réflexion et d’enquête est réalisé dans la continuité du nôtre. Ce n’est pas un journaliste qui le fait. C’est l’ancien numéro deux d’Eads. Un énarque. Un haut fonctionnaire qui petit déjeune avec Kissinger, déjeune avec Dominique de Villepin et dîne avec tous les banquiers de la planète.

J’ignore qui a manipulé qui dans l’affaire dite du corbeau, même si le tableau se fait plus précis ces derniers temps, mais je ne vois pas l’intérêt pour Jean Louis Gergorin, du fait de ses casseroles et des risques encourus, de commettre pareil livre aujourd’hui. C’est le signe, à mes yeux, d’une absolue sincérité. D’un retour à l’humain. Ce qui peut paraître paradoxal compte tenu de tout ce qu’on a écrit sur lui.

C’est trop facile aujourd’hui de le renvoyer à son hypothétique folie comme le font Imad Lahoud et les mauvais journalistes. Ceux qui ne réfléchissent pas plus loin que le bout de leur nez ou sont instrumentalisés pour fabriquer des écrans de fumée.

Le jugement VSD et les publications dans la presse de ses attendus qui vont suivre pourront être interprétés de deux manières. Ceux qui ne connaissent rien à ce dossier vont penser à une défaite pour nous. Les autres auront compris que c’est l’annonce d’un énervement manifeste de la multinationale. Le combat continue…

DR (le 7 mars)



16 Comments:

Anonymous Anonyme said...

à l'administrateur du blog qui n'est pas Denis Robert: vous ne pouvez pas aligner le texte à gauche ou le justifier, comme tout le monde? Comme ceci, centré, c'est proprement illisible !

22:32  
Anonymous lespagnard said...

From: yves lespagnard
To: inquiries@clearstream.com
Sent: Wednesday, March 07, 2007 10:44 PM
Subject: why are you against the democracy ?


Jean Louis Gergorin, in his book, « Rapacités », explains the sames troubles than Denis Robert...
Are you going to make a complain about him and his book ?

Jean Louis Gergorin was the number 2 at the head of EADS. It seems that the author uses many sources and documents from inside Clearstream ?

Denis Robert is not alone. Remember this. Denis Robert is not alone.

We, people, are going to pay for him...the more people pay, the more they will want to know the truth.

Try to understand what you are doing. Could you anderstand that you are playing with democracy.

I really F... Y...,

yves lespagnard

22:47  
Anonymous Anonyme said...

Salut Denis,

Je voulais te dire à nouveau courage, parceque l'affaire peut sortir.

Comme tu sais, l'économie est fébrile et peut partir en sucette.

Le bon côté d'un gros krach serait que l'explosion du chomage peut pousser certains a chercher les vrais coupables!!! Et donc Clearstream qui pompe tout ce fric hors des pays pour échapper à l'impot..

Courage!!

PS: si on t'envoie du fric pour te soutenir financièrement, comment faire pour qu'il ne soit pas intercepté par ces rapaces! On te l'envoie par cleastream?? :)

arthur.sauzay@sciences-po.org

08:49  
Anonymous Aurélien said...

C'est malin aussi de ne s'attaquer qu'à Clearstream et pas aussi à Euroclear ! C'est tout ce système qui s'est construit sans aucune surveillance démocratique !Clearstream ET Euroclear !

14:46  
Anonymous Anonyme said...

Bonjour Denis,

Navré de ce qui t'arrive mais rassuré à l'idée que le livre de Gergorin pourrait contribuer à rendre publics les faits graves que tu dénonces et, par suite, à les obliger à lutter contre beaucoup plus de contradicteurs, c'est à dire à se trouver dans une position beaucoup plus délicate.
Courage, tiens-nous au courant !
Patrick

19:02  
Blogger J-C said...

Salut Denis,
Juste un mot pour te dire COURAGE, une nouvelle fois tu est en première ligne mais tu n'est pas tout seul.

12:30  
Anonymous lespagnard said...

Hep, Denis.. le soutien est là. Lachez prise. Nous nous occupons des sous et du reste, à notre mesure mais on s'en charge.

Clearstream c'est bien beau, mais on a besoin aussi de la suite de vos ouvrages, pour décompresser.

Alors, tous les autres ? prêt pour une nouvelle campagne de soutien, avec mails bombing sur les contacts msn et outlook ? Déployez les caméras pas chères, mettez en images tout ce qui vous picote les neurones. Réagissez sur le blog médias, forum, organisez de petits festival par chez vous au profit de l'ami Denis. Envoyez vos dessins vers ebay, vendez-y l'assiette en porcelaine de tawain que vous haîssez depuis toujours et qui défigure la salle a manger. Vendez vos improbables collections de petits mickeys, vendez tout ! Faites vous plaisir pour le bien de Denis.

Si des Gus sont sur Liege, on peut se rencontrer et discuter de choses et d'autres.

Allez, on agit maintenant. On prend le relais tant que faire se peut.

yves

15:07  
Anonymous Flo said...

Excellent (!) j'ai vu hier soir Gergorin sur le plateau de guillaume durand - et là je me suis dit enfin un autre qui dit la vérité et ce n'est plus uniquement denis robert...
comme un sentiment qu'enfin les choses vont peut être s'éclaircir ?
je l'espère, courage !!!

10:21  
Anonymous scoop said...

chat avec Denis Robert sur le forum nouvel-obs reporté au
Mardi 5 juin 2007
de 16h00 à 17h30


Liberté de la presse et concentration dans les médias.
Avec Denis Robert, journaliste écrivain, auteur de "Clearstream, l´enquête" (juin 2006, Les Arènes)

...

10:37  
Anonymous totofr said...

Bonjour,
je suis un anonyme, mais j'essaye d'interpeller sur le cas de Denis Robert....
J'ai commencé par Bayrou, car dans son livre "au nom du tiers état" et das les médias, il a déjà pris parti contre la connivence finance. -politique-mediaJe crois que le cas de Denis Robert est typiquement un exemple de cette connivence : une finance toute puissante, le monde politique qui ne prend pas position (ou instrumentalise ...) et des journalistes qui ne font pas leur travail pour afficher le fond de l'affaire.

J'ai laissé un commentaire sur une vidéo de Bayrou + envoyé une interpellation ... c'est maigre, mais si on s'y met tous ?

http://www.bayrou.fr/portrait/faceaface/chazal1.html#commentaire

16:52  
Anonymous yves said...

Bien vu totof, j'ai posté un message aussi sur le site. C'est peu. Mais nous en sommes là.

22:29  
Anonymous Anonyme said...

Gergorin chez Guillaume Durand (10 minutes) : http://www.dailymotion.com/search/clearstream/video/x1f6db_le-gergorin-sur-un-arbre-perche

Lahoud chez John Lepers (14 minutes) : http://www.dailymotion.com/search/clearstream/video/x1cm14_affaire-clearstream-lahoud

Lahoud chez Ruquier (19 minutes) : http://www.dailymotion.com/search/clearstream/video/x1d1hw_sarko-clearstream-12

10:24  
Anonymous Anonyme said...

Courage. Tenez bon et merci pour votre travail

15:09  
Anonymous alexandre said...

Courage Denis Robert.

Comme le dit Lespagnard, vous n'êtes pas seul. Je sensibilise mes contacts, mon entourage, je vous soutiendrais à ma modeste echelle. Peut etre trouverais-je des gens pour s'organiser à Grenoble.

Vous avez fait un travail monumental toutes ces années contre l'opacité financière et les connivences dangereuses.
Vous n'avez pas à être un martyre ou une icone mais face à ce harcelement judiciaire en particulier: TENEZ BON ! Et merci encore à vous.

16:49  
Anonymous Eric said...

Bonjour Denis,

J'ai visionné les suites de l'affaire ferrayé, beaucoup de nouveaux éléments viennent d'arriver, ce qui permet de mieux comprendre cette finance qui nous gouverne...
C'est entre autres la banque paris-bas et bernadette chirac qui ont géré l'aide alimentaire irakienne, et il n'y a pas que ça, ça cause en millards...
la vidéo
http://www.dailymotion.com/visited/search/basano/video/x10hip_entretien-avec-christian-basano

Autre choses, Chantal Arnaud, qui est dans le film "Une justice
parallèle" a déclanché la mutation en Nouvelle Calédonie du doyen des juges de Privas, principal mafieux local...
http://video.google.fr/videoplay?docid=2444358964046354924
Il est pourtant passible de 30 ans de prisons, çela ne c'est pas sus pour éviter le désordre, surtout que les citoyens pourraient comprendre comment la
justice fonctionne et dégage des bénéfices...

Dernier truc à voir
http://deni-justice.net/
http://www.deni-justice.net/justice/

Avec entre autre ce film...
http://video.google.fr/videoplay?docid=1494335239061559509

Merci pour tout ce que tu fais.

A++
Eric

21:25  
Anonymous Anonyme said...

Je ne suis tristement plus étonnée de rien dans ce pays, je suis simplement ecoeuree.
La censure fait partie des multiples regressions que connait la France en ce moment.

Vous vous rendez compte que cette personne a pris des risques considérables pour dénoncer tout cela en fesant son travail de journaliste qui tend à indormer les gens, et qu'il est maintenant trainé dans la boue, traité comme un voyou par les plus hautes instances.
Mais c'est grave!

Cet homme n'est coupable de rien bien au contraire.
Nous lui devons tous beaucoup et c'est pour cela qu'il faut s'engager pour défendre tout ce qu'il a fait et l'aider, dans son interet et dans celui de tous mais aussi par respect pour ce qu'il a fait.

Merci à vous et essayez de penser que vous ne serez jamais totalement seul, ça peut parfois aider.

F.H

22:29  

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