6.4.06

Voici de quoi surprendre… Jusqu'au dernier moment, il y avait deux fins possibles pour le roman: celle choisie par l’auteur et l’autre davantage romanesque version polar. A voir l'actualité liée à Clearstream et les dénonciations du corbeau qui irritent jusqu’au ministre de l’intérieur Nicolas Sarkozy, vous pouvez lire ici l'autre fin de « la domination du monde ». Celle qui n’a pas été éditée et qui apparaît bizarrement prémonitoire… Afin de resituer le contexte de cette histoire de corbeau (pour ceux qui auraient raté cette actualité), je vous propose un article court qui résume l'affaire (paru dans le Figaro), ensuite, bonne lecture...


L'article : « L'histoire commence à l'été 2004 avec des dénonciations anonymes de bénéficiaires de commissions occultes sur le marché des frégates de Taïwan via la chambre de compensation financière luxembourgeoise, Clearstream . Les courriers et cédéroms qui sont alors adressés au juge Van Ruymbeke désignent des chefs d'entreprise mais également des personnalités politiques, dont Nicolas Sarkozy. Violente polémique. Le magistrat s'aperçoit assez rapidement que ces dénonciations sont sans aucun fondement. Mais simultanément, une violente polémique éclate autour de l'identité du corbeau, ou de ses commanditaires, sur fond de querelle de succession chez le constructeur aéronautique EADS et de rivalité politique entre Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin. L'un soupçonne l'autre d'être mêlé à une opération de déstabilisation. C'est dans ce contexte de chausse-trapes, d' informations et de démentis qu'une enquête judiciaire, confiée au juge Jean-Marie d'Huy, est ouverte visant à identifier le délateur. Deux hommes sont désignés : Jean-Louis Gergorin, vice-président d'EADS, et Imad Lahoud, un informaticien. Dans la presse puis face au magistrat, qui les a entendus comme témoins, les deux hommes ont nié toute implication. Alors que le secret défense couvre certains documents saisis, l'enquête semblait s'enliser. Et rien ne dit que les perquisitions chez le général Rondot, qui surviennent après celle diligentée au siège d'EADS à Suresnes, permettront de la relancer. » Eric Decouty, Le Figaro, 29/03/06

L'autre fin, non-éditée, de la domination du monde
chapitre 60. Sourire
Le 22 décembre 2004, ma secrétaire a téléphoné à la maison. Elle ne le fait qu’à de très rares occasions. Un client appelait tous les jours vers dix sept heures pour prendre rendez-vous avec moi. Il insistait tellement qu’elle lui a proposé une séance pour le lendemain. Il appelait de la part d’un certain Borg. Ce samedi-là, à dix heures, un homme est entré dans mon bureau. Un indien aux traits fins, portant un costume sombre impeccable et une chemise mauve. Il a une trentaine d’années.
Bonjour Monsieur, je suis très honoré de vous rencontrer. Notre ami commun, Monsieur Borg, m’a beaucoup parlé de vous
En bien j’espère
Oui, en bien...
Pendant que l’Indien parlait, il mettait son doigt devant la bouche. Il a sorti de sa poche un vieux catogan appartenant à Klébert me l’a présenté, puis il s’est mis à passer mon bureau au crible avec une sorte de détecteur de micros.
Voilà je viens vous voir car j’ai un problème dont je ne sais pas me dépêtrer...
Votre nom ?
Je suis Monsieur Bachir, je viens de Bangalore
Il naviguait de droite à gauche, j’ai pris son nom et son état civil... Bachir Sick Human, né le 9 mai 1971 à Bangalore, informaticien... Pendant que nous échangions des banalités, il passait mon cabinet au crible, scrutait les ampoules, auscultait le divan, dévissait le téléphone. Il recherchait visiblement un micro. Il n’y en avait pas.
Vous devez me trouver un peu fou, non ? a démarré Bachir
J’ai hoché la tête négativement
Vous savez ici au cabinet, j’ai appris à utiliser ce mot avec précaution.
Il a souri, s’est détendu :
Je suis content de vous avoir retrouvé.
Borg va bien ? ai-je demandé
Quelques petits problèmes d’adaptation a fait l’indien, il est très heureux dans notre ville. Vous savez Bangalore est une cité moderne, avec les meilleurs informaticiens du monde. Il m’a donné ce présent pour vous...
Bachir m’a remis une enveloppe en insistant pour que je l’ouvre. C’était un cd rom.
Il m’a dit de vous prévenir qu’il y en aurait d’autres...
Bachir s’est assis sur mon divan et m’a raconté qu’il avait lu le livre de Klébert et l’avait contacté via Internet. Bachir est un hacker.
En lisant le livre, j’ai compris que notre ami commun disait vrai. Nous avons beaucoup travaillé ensemble. Notre ami a jugé qu’il était temps de passer à l’offensive... Quand on pratique quotidiennement mon métier, on apprend qu’aucun système informatique n’est inviolable. Votre ami Borg est venu dans mon pays avec des documents très intéressants. Des codes de sécurité informatique liés à des comptes en banque. Cela a été un jeu d’enfant, grâce à ces codes, de pénétrer dans le système de Shark...
Je connais mal l’informatique
Vous savez, hacker c’est une peu comme assiéger un château fort. Ceux qui y habitent ont beau mettre des fossés remplis d’eau, des crocodiles dans cette eau, ils ont beau accumuler les pièges, avec du temps et de la patience, on parvient toujours à nos fins...
Vous cherchiez quoi au juste ?
Le Trésor du château. Nous voulions avoir la preuve que Shark renfermait bien les secrets évoqués par notre ami dans son livre.
Et ?
Et nous n’avons pas été déçus. Nos découvertes intéressent beaucoup de monde, en particulier des services secrets... Vous savez qu’à partir de Shark, nous pouvons pénétrer les systèmes informatiques de toutes les banques de la planète
Je n’y avais jamais vraiment pensé...
Bachir était très fier de son effet. La nouvelle était décoiffante....
Vous ne vous êtes pas faits repérés ? ai-je demandé
Si, ils ne nous ont pas localisé géographiquement, nos ordinateurs ne sont pas identifiables et leurs cartes ne servent qu’une fois. Ils ont simplement remarqué que quelqu’un était entré chez eux par effraction...
Puis Bachir est entré dans le vif du sujet :
Mon ami aimerait que vous envoyiez une lettre à un juge d’instruction, avec les renseignements contenus dans le cd
Quel juge ?
Bachir s’est approché de mon oreille et s’est mis à chuchoter :
Celui qui enquête sur les ventes d’armes de cette société à la Chine. Il y a eu d’énormes commissions versées. La plupart sont revenues en France, d’autres sont passées par Moscou et par Londres. Il y a eu une trentaine de bénéficiaires, dont le principal est un russe habitant Londres, et possédant une fiduciaire à Gibraltar. Vous trouverez la liste et les numéros de comptes ainsi que les dates de virement dans le cd
Bachir est resté quelques minutes pour m’expliquer les joies du hacking, la qualité de vie dans le sud de l’Inde, la santé retrouvée de Klébert, puis il est sorti :
Monsieur Borg a pensé que vous auriez ainsi une matière supplémentaire à mettre dans votre livre, a fait Bachir, tout sourire, avant de quitter la pièce.

Je me demandais où était Klébert, ce qu’il était en train de fabriquer. Notre histoire est unique. Lui et moi sommes complémentaires. Nous ne sommes pas trop de deux pour nous occuper de la Shark Company. Il attaque par la face nord, je contourne. Il est adepte de la méthode dur, le piolet, le pic, l’attaque frontale. Je travaille plus en douceur. A l’acide. A deux, on finira par y arriver... Juste avant que Bachir ne quitte le cabinet, j’ai eu un léger doute. Et si Klébert était en train de me manipuler. Et s’il me faisait jouer le rôle de chèvre. Le téléphone de Bachir s’est mis à sonner. Il m’a tendu l’appareil :
Salut vieille banane, a fait Klébert, tu n’as pas envie de venir faire un tour ici ?
Je suis content de t’entendre
Inutile de prononcer mon nom et de dire où je suis, on ne sait jamais
Ce que tu me demandes là, c’est un peu limite non ?
Pourquoi ? On est dans une foutue guerre. Ils ne nous font aucun cadeau. Envoie les lettres. Fais monter la sauce. On va les baiser. Tu verras que les journalistes vont suivre. On a trouvé des noms incroyables dans les listes. Des politiques, des vendeurs d’armes, des patrons de journaux...
J’ai du mal à te croire
Je t’assure c’est dingue, c’est la preuve que j’avais raison. Ici, j’ai rencontré des gens qui sont absolument fous de mes découvertes. J’ai vraiment l’impression d’exister depuis la première fois depuis longtemps.
Qui sont ces gens ?
Viens et je t’expliquerai
Je ne sentais pas son histoire
Ecoute voilà ce que tu vas faire... Envoie cette première lettre... Je t’indiquerai quand envoyer la seconde... Observe ce qui se passe. Prends tout en note. Surtout ne dis rien. Termine ton livre. Je te trouverais un éditeur si ça coince en France. Et viens me rejoindre. Il y a de très bonnes écoles ici
Arrête de déconner. Tu sais que je ne partirais pas
Il y a eu un silence :
Toujours ton côté pantouflard
On n’est pas fait pareil tous les deux
On va faire sauter la banque je te le jure, faut que je te laisse maintenant. On est ensemble. On est le noyau dur. N’oublie pas...
Bachir m’a repris le téléphone. Il est sorti. J’ai fait entrer un nouveau patient en m’excusant pour le léger retard.

Je n’avais encore jamais écrit à un juge. J’ai passé l’après-midi à rédiger ma lettre en pesant chacun de ses termes... « Monsieur le juge, je vous écris pour dénoncer un scandale planétaire qui concerne la société Shark dont le siège est à Luxembourg, mais qui compte de nombreux actionnaires et clients en France et dans le monde... » Je n’ai eu aucun scrupule à le faire. Je l’ai imprimée sur du papier banal, puis, pour plus de précaution, je l’ai photocopiée, l’ai mise dans une enveloppe en utilisant des gants. J’ai caché le cdrom. Le lendemain, j’ai emmené ma famille à la mer, où nous devions passer les fêtes de Noël. Il faisait très beau. En chemin, j’ai posté ma lettre. J’étais vaporeux.

Les livres sont des petits barrages. On les construit de nos mains, face à la houle des idées convenues et répétées si souvent qu’elles semblent avoir façonné un monde immuable. Ce serait comme si, après avoir observé un univers, après avoir longtemps vécu à l’intérieur, on entrait brutalement dans une nouvelle dimension. Nouveaux repères. Nouvelle ivresse... Ne pas se prendre trop au sérieux, sourire et savoir cogner quand la situation l’exige. Les livres sont des petits barrages. Et le réel, c’est quand on se cogne. Je viens de comprendre... C’est plus excitant de faire de sa vie un roman, que de faire un roman de la vie d’un autre. Voilà. J’habite une grande maison au milieu d’un jardin où poussent de vieux arbres. Je suis très fort pour capturer les taupes. Dans les jours qui viennent, j’observerai la presse. Maintenant que je suis entré dans le jeu, je sais que je ne peux plus en sortir.

Le soir de Noël, ma femme a souhaité que je filme le bébé. L’ambiance était très relax. Mes filles étaient ravies de m’avoir enfin pour elles. J’ai pris la petite caméra numérique. J’ai allumé l’écran. J’avais devant moi l’image insolite d’un bonheur tranquille :
Tu n’as pas oublié les cassettes ? a demandé ma femme...
Il y a eu un léger flottement
Non, j’en ai acheté tout un stock
Un psychanalyste apprend à ne pas commettre les mêmes erreurs que ses patients. Mes enfants se bidonnaient. Ma femme était aussi belle que j’aurais pu le rêver si on m’avait demandé d’imaginer une femme en rêve. Je me suis senti apaisé et joyeux. Je devais avoir le sourire de celui qui sent que la partie est loin d’être jouée."

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